Carnet de parages

COUSINS

ALMA -- La première fois que j’ai écouté l’album Dark Side of the Moon, de Pink Floyd, c’était l’été de mes 15 ans (ou celui de mes 14?). Révélation de la voix de Clare Torry improvisant sur les sons fous de ce piano fou, j’ai souvenir d’un parfum d’orage et d’un ciel chargé de juillet, de l’air moite qui collait à la peau, de mes deux cousines avec qui j’étais toujours fourrée depuis l’enfance, et de ce nouveau cousin qui aimait la musique et qui avait apporté avec lui ses 33 tours au camping où il accompagnait son père et sa nouvelle blonde, ma belle matante Janine, qui venait chaque été depuis toujours (de mon point de vue) installer sa superbe roulotte argentée au bord de la mer.

Janine était ma grand-tante en fait, la soeur de grand-maman. Je l’adorais. Elle était belle comme le jour, rieuse, chaleureuse, brillante, spirituelle, vive, et jasait avec toi avec le même sérieux, que tu aies 8 ou 28 ans. Quand les beaux jours revenaient j’avais hâte de la revoir, de lui apporter des agates, de lui raconter mes histoires. Mais il n’y avait pas qu’elle. Il y avait ma tante Mimi, la plus jeune sœur de grand-maman, encore plus belle si ça se pouvait, et qui avait une fille de mon âge. Les cousins de mon père. Ses cousines. Les frères et sœurs de tous les adultes de mon entourage qui vivaient ailleurs et qui venaient replacer leur ancre au port d’attache, emmenant parfois avec eux des nouvelles amours et, souvent, comme ce fut le cas de matante Janine cet été-là, de nouveaux cousins.

Combien de fois j’ai vu la grande galerie de la maison se couvrir de monde, l’écho du soir résonner de rires qui s’amplifiaient pour aller se perdre dans la Baie? Les parties de cache-cache entre cousins (anciens et nouveaux) pendant que les grands prenaient un verre et rivalisaient de traits d’esprit. Le piano qui s’animait sous les doigts magiques de madame Breton, de grand-maman, de tante Ruth, de tante Geneviève, de mon père même, et les voix qui entonnaient les airs connus ou moins connus, et dont les notes hantent encore la mémoire des lieux. Juillet, c’était le moment où tout le monde revenait à la maison, tous ceux qui avaient quitté le village pour vivre ailleurs ramenaient leurs pénates le temps de quelques jours ou quelques semaines, ou juste assez longtemps pour voir la pleine lune orange se lever à l’est, triomphante comme une déesse des eaux.

Parce que chez nous, comme pour beaucoup de familles gaspésiennes, l’album photos des vacances ne montre pas de petit frère sur la plage de Cape Cod, ou de parc de tentes-roulottes au festival de Saint-Parlabas. Non, chez nous les voyages d’été se faisaient sur place, à la faveur des aimés exilés qui ramenaient tous leurs ailleurs avec eux pour nous les faire partager autour des plats de homard, maquereau, morue, cipâte et autres méchouis bien arrosés. Les albums de vacances sont remplis de cousins venus d’un peu partout, heureux de se retrouver chez eux dans cette maison qui a vu passer tellement de monde que l’escalier de la cuisine, jusqu’à ce qu’on le défasse, avait les marches tout usées par le milieu.

Je fais partie des exilés de la famille depuis plus de trente ans. J’ai ramené à la maison, au fil des ans, des amours, des amis, mon enfant et les amis de mon enfant. Encore cet été j’y reviens pour retrouver la famille proche, bien sûr, qui y est toujours, mais aussi les cousins, cette grande fratrie débordante d’amour que je ne me lasse pas d’aimer toujours, et avec qui le rire demeure toujours franc, ample, jailli du fond du cœur. J’ai longtemps regretté de ne pas faire de voyages « ailleurs » durant l’été, puisque vivant loin de ma famille, je me devais de revenir à elle. Et maintenant c’est tout ce que je veux. Revenir.

La maison familiale se dresse en face du barachois depuis 115 ans, maintenant. J’ai une photo de mon fils, tout petit, assis dans l’escalier du perron: la cinquième génération à s’y faire prendre en photo. Nous vivons aux quatre coins du monde: il y en a en Suisse, en Chine, aux États-Unis. Nous faisons des enfants, qui grandissent et auront des enfants qui reviendront observer la lune de juillet sur la grande galerie, pendant encore longtemps, ramenant chaque fois leurs ailleurs et leurs amours. Ça en fait des cousins, tout ce monde-là. Beaucoup. Tant mieux.

NOTE SUR L’AUTEUR
Marie-Christine Bernard est native de Carleton et habite aujourd'hui à Alma ou elle se dédie à son art, l'écriture, en plus d'y enseigner la littérature au collège de l'endroit.
Primée plusieurs fois pour ses écrits, Marie-Christine Bernard a vu parraître récemment son 9e livre en plus d'avoir contribué à plusieurs oeuvres collectives. Plusieurs de ses romans parlent des amérindiens: Mademoiselle Personne (Mikma’k), Autoportrait au revolver (Abénakis) et tout récemment Matisiwin (juste les Atikamekw).Elle nous offre, chaque mois, un récit fictif inspiré de ses souvenirs d’enfance en Gaspésie.

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