Carnet de parages

ADRESSEZ-VOUS COMME DU MONDE À MA PARENTÉ

ALMA - Quand j’étais jeune, des fois, le dimanche, on faisait des tours d’auto, puis on allait virer sur la réserve. J’aimais ça, aller sur la réserve. Je ne regardais pas le paysage, pourtant si beau à l’embouchure de la rivière Cascapédia, qui sort des Chic-chocs pour aboutir sur cette pointe qui avance comme une proue dans le bleu unique de la Baie des Chaleurs, dans la péninsule de Gespe’g. Faut croire que j’étais habituée à la voir, la mer.

Non, moi je gardais les yeux rivés sur l’intérieur, sur le bord du chemin de terre — l’asphalte finissait où commençait la réserve — où s’alignaient des bicoques peinturlurées de couleurs bâtardes, plantées sur des terrains pelés et jonchés de vieux bicycles, de pneus et de balançoires de guingois. Le tout était peuplé de myriades d’enfants bruns, cheveux de jais couettés au possible, vêtus de vieux linge aux couleurs désassorties, qui regardaient passer notre Pontiac Beaumont comme un ovni. Hormis les enfants, il y avait peu de monde dehors. Les rares adultes que nous croisions ne nous regardaient pas, eux. Ils regardaient par terre. Parfois, ils crachaient aussi, en regardant par terre. On passait, comme si on avait traversé un quelconque Parc Safari, mais sans garrocher de pinottes.  On sentait une espèce de tension aussi, un danger dans l’air, vous comprenez ça buvait fort ce monde-là, ça pouvait devenir violent, il y avait toutes sortes d’histoires, ça se battait fort dans les bars et à la sortie de la polyvalente, fallait jamais jamais leur tourner le dos en tout cas. Les rares commentaires proférés par les adultes en présence concernaient le manque d’entretien lamentable des maisons données gratisse par le gouvernement à du monde qui payait même pas de taxes, ou encore ils cherchaient à me faire admirer l’église en forme d’immense tipi, curiosité architecturale encore courue par les touristes. Jamais nous ne sommes descendus de voiture. Jamais nous n’avons fait un geste, échangé un regard.

Quand on avait de la visite l’été, il arrivait qu’on les emmène au magasin d’artisanat Indian Handicraft, où l’on pouvait se procurer, à des prix jugés prohibitifs par la visite en question, des paniers d’écorce de frêne, spécialité des aborigènes locaux, ou encore de ces petites boîtes en foin d’odeur tressé, délicates et parfumées. On y trouvait aussi des poupées en plastique au teint trop brun, décorées de plumes synthétiques, des bandeaux, des arcs, des mini canots d’écorces, quelques bijoux, des mocassins. Je me souviens d’avoir eu un arc et un bandeau qui furent mes jouets favoris durant tout un été. Les madames, à la caisse, nous accueillaient en silence, les bras croisés, comptaient nos achats sans lever les yeux et nous remerciaient d’un presque inaudible « Thank you. »

Sérieux, j’aimais ça, aller sur la réserve. Ma fascination pour l’autre, déjà dessinée dans l’enfance.

Maintenant, j’y vais encore sur les réserves. J’aime encore ça. J’y ai même de vrais amis. Tu sais, ceux à qui on confie son coeur et dont on accepte qu’ils nous confient le leur. Mais depuis le temps, j’ai appris une couple d’affaires que je ne savais pas à l’époque où je faisais des tours de char avec mon père le dimanche après-midi. Je vous dirais qu’une fois qu’on sait ces affaires-là, ça teinte un peu l’atmosphère de la visite.

D’abord, je sais qu’on a envoyé durant plus d’un siècle les enfants au pensionnat, dès leur cinquième année de vie, dans des bâtisses mal chauffées, où ils étaient affamés, battus, pas soignés quand ils étaient malades, où ils apprenaient à ne plus être des Indiens, et aussi à ne plus être des fils, des filles, des frères, des sœurs et à ne pas devenir des pères, des mères, des oncles, des tantes. À ne plus aimer, ni eux-même, ni personne, ni rien. Ça fonctionnait vraiment bien comme système. Quand ils revenaient de là au bout de cinq à douze ans, ils n’étaient plus rien.

Une autre chose que j’ai apprise, c’est que les maisons gratisses, elles sont prêtées en fait, pas données. Comme le territoire de la réserve d’ailleurs. C’est la reine qui prête ses affaires comme ça.  C’est gentil de sa part. Mais évidemment, quand quelque chose nous est prêté on ne peut pas faire n’importe quoi avec. Aussi, ça prend la permission du ministre des affaires Indiennes et du Nord pour pouvoir utiliser n’importe quoi qui se trouve sur le territoire prêté par sa Majesté, quand même ce serait juste déplacer une roche. Ou simplement réparer une fenêtre brisée, ou une toilette qui ne veut plus flusher. Ça prend la permission du ministre pour faire réparer sa toilette. Ils ont bien le droit de chasser et de pêcher, mais pas d’en faire le commerce. Un droit que les Mikma’k ont obtenu de haute lutte dans les années ’80, dans l’incompréhension et l’hostilité générales. C’est normal, on ne peut pas vendre ce qui nous est prêté. Et puis la reine peut reprendre ses affaires quand elle veut, ou les prêter à d’autres si elle veut, comme à des compagnies forestières, à des centrales hydro-électriques ou à des riches qui aiment aussi chasser et pêcher. J’imagine que les maisons prêtées, ils les auraient entretenues s’ils avaient pu… Mais pas d’argent, pas de main d’œuvre, pas de savoir-faire, c’est dur. Et aussi, ça prend la permission du ministre. Même pour le testament, ça prend la permission du ministre. Même pour décider où placer tes vieux parents malades, ton enfant lourdement handicapé. Pour décider si tes enfants sont des Indiens, il faut aussi le sceau du ministre. C’est carrément la vie qu’elle leur prête, la reine.

Ce n’est pas tout. La reine leur permet même de ne pas payer d’impôts et elle empêche que leurs biens soient saisissables. C’est bien, ça. C’est sûr que c’est seulement sur les salaires et biens obtenus sur la Réserve, et que  les salaires y sont rares, mais bon. C’est vrai aussi que quand il y a des salaires ils sont en moyenne trois fois moins élevés qu’ailleurs, puisqu’ils sont calculés sur la base d’un revenu non imposable, alors l’exemption d’impôts ne s’applique guère, mais bon. Et c’est vrai que des biens non saisissables, ça ne donne pas trop trop envie aux banques de prêter, ce qui empêche le développement commercial — et la présence de salaires… mais quand t’as rien à saisir, c’est pas si grave.  Ça ne paraît même pas. De toute façon, quand on se contente d’un revenu moyen de 18 000 $ par année pour une moyenne de huit personnes par ménage, on doit s’en foutre pas mal des impôts.

Sérieusement, tout ça, c’est vrai. On peut en trouver les preuves dans la Loi sur les Indiens. Vous allez voir, c’est très facile à lire. Moi je l’ai trouvée difficile à digérer, mais ça m’appartient.  On sauverait tellement de temps et de salive gaspillée en bêtises sur les ondes de certaines radios si les gens dont c’est la profession de diffuser de l’information informaient, justement. Ces derniers temps, on a entendu parler de la Commission Vérité-réconciliation.

Des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête. Près de 6000 enfants morts dans des conditions atroces, battus, carencés, malades, etc., enterrés n’importe où. Certains parents n’ont jamais su où étaient enterrés leurs enfants: ils en voyaient partir deux à l’automne, et au printemps il en revenait un seul, et c’était ça, point barre. Saviez-vous que les enfants de Gesgepegiag étaient envoyés (de force, dès l’âge de 5 ans) aussi loin (et creux) que Shubenacadie, en Nouvelle-Écosse? Vous vous demandiez pourquoi ils parlent anglais, eh bien c’est pour ça. Certains enfant ne voyaient pas du tout leurs familles durant neuf années consécutives. Neuf ans. C’est assez pour devenir des étrangers. Une religieuse racontait, tout récemment, qu’il était interdit aux enseignants de témoigner de la gentillesse aux enfants. Interdit. De. Témoigner. De. La. Gentillesse. Pensez-vous que les enfants des Premières Nations ont moins besoin d’amour que les autres, vous? Et après la fermeture de ce pensionnat, les services sociaux se sont occupés de placer le plus possible d’enfants dans de « bonnes familles » blanches.

Briser les familles. Annihiler la culture. Réduire des humains à quémander leur pitance au bord du chemin. Je me souviens du malaise (mot trop faible en vérité) de mon voisin de table, en cours d’histoire de secondaire 2. Un Condo de la réserve. On voyait dans le livre un Iroquois sanguinaire en train d’enlever des enfants (pour les écorcher vifs, évidemment). Alors que ses ancêtres à lui, à Simon, avaient caché mes ancêtres à moi pour les protéger des Anglais durant le Grand Dérangement. Sale ironie, hein?

By the way, mon ancêtre André Bernard, qui était venu en Acadie avec le premier seigneur français, Charles de La Tour, en qualité de charpentier, a eu deux familles. D’abord avec une Guillot, ou Guillon, il a eu une trâlée d’enfants. Je suis la descendante de l’un d’eux. Et après, pour avoir dû se cacher un temps à cause des démêlés politiques de son patron, il a épousé (à la mode…) une « sauvagesse » avec qui il a eu aussi des enfants, qui sont les ancêtres des Bernard Mikma’k et Malécites. Vous vous demandiez d’où viennent ces Bernard qui peuplent les réserves alentour? Eh bien, ils viennent de la même place que moi. Pour la moitié, en tout cas. Et du bord de ma mère j’ai une ancêtre montagnaise et une arrière-grand-mère abénakise. Cherchez donc dans vos ascendances, vous serez surpris. Et s’il n’y a pas de croisements, souvenez-vous que votre Acadie, celle que vous avez tatouée sur le coeur, a survécu en grande partie grâce aux Mikma’k et à leur générosité.

Et ensuite, une fois que vous aurez découvert que vous êtes plus sauvages que vous ne le pensiez, lorsque vous croiserez des gens de la réserve au IGA ou au Maxi, lorsque vous arrêterez mettre du gaz à Listugu’j, lorsque vous emmènerez la visite au Indian Handicraft, au lieu de jeter à ces personnes ce regard de dédain furtif que je surprends encore trop souvent, dites-leur donc bonjour. Ce sont nos frères et nos soeurs. Posez-vous donc la question: qu’ai-je fait de si formidable pour mériter plus qu’eux la place que j’occupe sur cette Terre? Dites-leur bonjour. C’est facile: « Metaloltiog » ou encore, plus simplement: « Kwei. » Et lorsque vous paierez vos achats, vous êtes bien élevés, on vous a appris à dire merci, dites-le: «  Welaliog »; mais on peut dire aussi « Migwech », qui est plus universel. C’est pas difficile. Ça fait du bien à recevoir. Et la réconciliation passe par ces deux petits mots-là.

Le dimanche 21 juin, c’est la journée nationale des Autochtones. Allez les voir, il y aura des célébrations dans toutes les communautés autochtones. Ils sont formidablement accueillants, chaleureux, et drôles en plus. Et parlez-leur comme du monde s’il vous plaît. C’est ma parenté.

Ap Nmultogsp, aurevoir.

(c)Marie-Christine Bernard 2015

NOTE SUR L’AUTEUR
Marie-Christine Bernard est native de Carleton et habite aujourd'hui à Alma ou elle se dédie à son art, l'écriture, en plus d'y enseigner la littérature au collège de l'endroit.
Primée plusieurs fois pour ses écrits, Marie Christine Bernard a vu parraître récemment son 9e livre en plus d'avoir contribué à plusieurs oeuvres collectives. Plusieurs de ses romans parlent des amérindiens: Mademoiselle Personne (Mikma’k), Autoportrait au revolver (Abénakis) et tout récemment Matisiwin (juste les Atikamekw).Elle nous offre, chaque mois, un récit fictif inspiré de ses souvenirs d’enfance en Gaspésie.

NOTE DE LA RÉDACTION
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6 commentaires
Nicole Gagnon a écrit le 22 juin 2016

Votre message est percutant et sans violence. Vous expliquez les réalités choquantes tout en douceur. Vous avez tellement raison. Vous êtes en train de réécrire l'histoire. Bravo!

Suzie Larivée a écrit le 21 juin 2016

Tout est dit en simplicité. Merci !

Gin Joly a écrit le 22 juin 2015

Très beau texte, Merci

Christian Fraser a écrit le 17 juin 2015

Merci beaucoup! Excellent texte. C'est grâce à des propos comme les vôtres qu'un rapprochement devient possible.

Étienne Bouchard a écrit le 13 juin 2015

Merci pour ce texte touchant et intelligent.

Serge Trudel a écrit le 13 juin 2015

Bravo!

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