Affaires policières et juridiques

Le syndrome du berger

Par Geneviève Gélinas, journaliste, graffici.ca
Les groupes sectaires ont tendance à marquer leur séparation d’avec le monde extérieur. Les disciples de Roch Thériault l’ont fait en s’installant dans l’arrière-pays de Saint-Jogues en 1978, l’année de cette photo.

Les groupes sectaires ont tendance à marquer leur séparation d’avec le monde extérieur. Les disciples de Roch Thériault l’ont fait en s’installant dans l’arrière-pays de Saint-Jogues en 1978, l’année de cette photo. Photo : Élyette Curvalle, Le Soleil

GASPÉ, octobre 2018 – Un méchant gourou et des membres innocents, victimes de son pouvoir? Le mécanisme à l’œuvre est plus compliqué que ça, estiment les spécialistes qui ont étudié des groupes de type sectaire depuis l’affaire Roch « Moïse » Thériault. La responsabilité est partagée, disent-ils, dans ce troisième de trois textes sur l'épisode tragique survenu en Gaspésie il y a 40 ans.

« Le leader n’existe pas sans ses membres qui lui donnent ce pouvoir. C’est une rencontre », résume Marie-Andrée Pelland, professeure de criminologie à l’Université de Moncton.


« De l’extérieur, on dit que ces gens ont été manipulés. Mais ils ont une part de responsabilité. On fait le parallèle avec la dépendance aux drogues : pour ne pas avoir à couper ce lien de dépendance, des gens sont prêts à commettre des crimes », explique le sociologue des religions Alain Bouchard, coordonnateur du Centre de ressources et d’observation de l’innovation religieuse, à l’Université Laval.


Le psychiatre Jean-Yves Roy (aujourd’hui décédé), qui a traité certains membres du groupe de Thériault, appelait ce phénomène le « syndrome du berger », rappelle M. Bouchard. « Il se développe une codépendance maladive entre des gens blessés intérieurement, à la recherche de quelque chose. Tant le leader que les adhérents trouvent tout d’un coup une grande satisfaction. Ils pensent que la solution est là. Ils se coupent du reste de la société. Et quand quelque chose de malsain se développe, ceux à l’interne ne le voient pas. Ils pensent que les autres ne comprendront jamais. »


Dans ces groupes, on voit souvent un « engagement intensif des membres » et une quête d’autosuffisance, où l’on tente de se séparer du monde extérieur, explique Mme Pelland. Le message véhiculé : « Le monde extérieur transmet des mauvaises choses. Nous allons vous donner accès à des choses exceptionnelles : l’illumination personnelle ou le paradis », analyse Mme Pelland. La séparation est marquée de diverses manières. « On s’installe dans la forêt en Gaspésie, on crée une école ou une ferme. Il y a des points distinctifs [aux membres] : des vêtements, des médailles, un vocabulaire. »


Il ne faut pas voir des sectes partout. « Le mot secte est souvent utilisé pour étiqueter un groupe minoritaire qui s’éloigne de ce qu’on est habitués de voir », dit M. Bouchard. Lui comme Mme Pelland sont d’ailleurs mal à l’aise avec le terme « secte ». « Personne ne veut faire partie d’une secte! », lance-t-elle.


Il n’y a pas d’indicateur fiable pour dire qu’un groupe est dangereux, selon M. Bouchard. « Je peux dire : tout groupe qui se coupe de la société, c’est dangereux. Mais il y a des groupes catholiques cloîtrés. Est-ce dangereux? Non », illustre-t-il.


Et si jamais…
A-t-on les ressources et les mécanismes en place pour intervenir si jamais une autre affaire Roch Thériault se présente? « Oui, on les a, mais ça pourrait arriver encore », estime M. Bouchard. « Les mécanismes vont fonctionner en autant que quelqu’un dénonce. Mais dans certains cas qu’on a vécus, les gens étaient coupés de l’environnement. »


Quarante ans plus tard, l’affaire Moïse Thériault est encore vivante dans bien des mémoires. Pourquoi?  « J’ai la profonde conviction que ces histoires ont marqué notre imaginaire parce que ça nous conforte dans notre attitude d’aujourd’hui, dans notre rejet des organisations religieuses », estime M. Bouchard.


Quoi faire?
« Il ne faut jamais dire à quelqu’un qu’on aime qu’il est dans une secte et que c’est dangereux. On renforce son idée du "eux" et du "nous" », insiste Marie-Andrée Pelland. « Il faut écouter, poser des questions sans jugement. Et surtout, il faut toujours avoir une porte ouverte, maintenir les liens. »


Les autorités peuvent voir le problème comme tellement gros qu’ils prennent du temps à intervenir, remarque Mme Pelland. Et quand ils le font, ils commettent parfois l’erreur d’aller discuter avec le leader, le renforçant ainsi dans son rôle. « Où ça s’est bien passé, c’est quand les autorités sont intervenus avec les parents, en réaffirmant leur autorité parentale », dit Mme Pelland, en rappelant l’exemple de l’Église baptiste de Windsor, au début des années 1980. À la suite d’une intervention de la Direction de la protection de la jeunesse, les parents ont pris leurs distances d’un pasteur qui prescrivait les châtiments corporels pour les bébés de moins d’un an. Roch Thériault battait d’ailleurs des enfants de moins d’un an.


Pour Alain Bouchard, l’information peut prévenir bien des dérives. Et si les choses tournent au vinaigre, il faut intervenir en douceur. « Si ces gens voient le monde extérieur comme mauvais, il suffit que des gens débarquent en force pour que ça crée une commotion et ça peut dégénérer », dit-il. Il donne l’exemple de Waco, au Texas, où un siège des forces de police en 1993 s’est soldé par la mort de 82 personnes, la plupart dans un incendie à la résidence des Davidiens, un groupe religieux.

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