LA GASPÉSIE DEVANT

Leur histoire

Par Pascal Alain, chroniqueur, graffici.ca

CARLETON-SUR-MER – Un nouvel ouvrage vient combler un vide dans la grande bibliothèque gaspésienne, celui de l’histoire des premiers peuples à avoir habité l’Est du continent. Le Secrétariat Mi’gmawei Mawiomi a fait paraître, en français, le livre Notre histoire. Notre chroniqueur Pascal Alain nous en parle.

Quand j’étais petit, j’observais tout. Je me souviens quand nous parcourions la Gaspésie en famille avec la Dodge Aries K de mon père. À la « réserve » de Gesgapegiag, j’imaginais les « Indiens » et les Cow-boys s’affronter pour un bout de territoire. J’imaginais ces mêmes « Indiens » se faire avoir par Cartier devant la prise de possession de leurs terres ancestrales par cet étranger venu de loin. Plus d’une trentaine d’années ont passé. Et les Mi’gmaqs de la Gaspésie racontent pour la première fois leur propre histoire.


L’ouvrage est d’abord paru en anglais, il y a près de deux ans, sous le nom de Nta’tugwaquanminen. Our Story. Le voici traduit en français, sous le titre Notre histoire. L’ouvrage a mijoté à feu doux pendant près de vingt ans, alors qu’une cinquantaine de collaborateurs ont prêté main forte au Secrétariat Mi’gmawei Mawiomi afin de donner vie à ce livre unique et précieux. Pendant trop longtemps, l’histoire des premiers groupes humains à avoir habité l’Est du continent a été racontée par des Blancs. Le pendule de l’histoire vient d’être réajusté, cette version nous offrant une toute autre perspective historique que celle que l’on connaît.
 
Quant aux manuels scolaires et leur interprétation de l’histoire trop souvent sans nuance et imposée, ils sont ici dépoussiérés, pour ne pas dire réécrits. On peut d’ailleurs lire dans l’avant-propos que les Mi’gmaqs du Gespe’gewa’gi « n’ont ni vendu ni cédé leur territoire à la Couronne. Ils sont ici depuis toujours, et ils ont une riche et forte histoire que l’on se doit de reconnaître et de respecter. Cette histoire est un témoignage destiné au monde entier ».


La terre ancestrale des Mi’gmaqs est connue sous le nom de Mi’gma’gi. On parle ici d’un immense territoire qui comprend la Gaspésie, une partie du Bas Saint-Laurent, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse, l’Île-du-Prince-Édouard, la partie ouest de Terre-Neuve, sans oublier l’île d’Anticosti et les Îles-de-la-Madeleine. Selon la tradition, le Mi’gma’gi se divise en sept districts, le septième correspondant à la Gaspésie, que les Mi’gmaqs appellent Gespe’gewa’gi, terme qui signifie « dernier territoire » ou encore « bout de la terre ».

Difficile pour nous d’imaginer qu’il y a 13 000 ans, un immense glacier recouvre la Gaspésie et se met à fondre. Il faut patienter près de 4000 ans pour le voir disparaître complètement. Ce réchauffement planétaire provoque l’apparition d’herbes et d’arbustes ainsi que des premières essences comme l’épinette, le pin gris, le sapin et le bouleau. Les mammifères terrestres repèrent ce garde-manger, et à leur tour, les premiers humains, qui voient en eux une chance inouïe pour assurer la survie du groupe.
 
Au cours des années 1970, on procède à des fouilles archéologiques qui retracent les ancêtres du peuple Mi’gmaq, appelés Paléoindiens ou Planos. On sait aujourd’hui qu’ils s’installent sur le territoire il y a entre 9000 et 10 000 ans. Un autre groupe s’amène sur le territoire, les Proto-Algonquiens de l’Est, leur présence remontant à entre 7000 et 3000 ans avant aujourd’hui. Dans Notre histoire, on affirme que « les deux groupes auraient été en contact étroit pendant un certain temps avant de fusionner en un seul groupe, les premiers Mi’gmaqs ». Les descendants de ces premiers humains à occuper la Gaspésie sont toujours bien présents sur le territoire, ce qui en fait le seul groupe humain à avoir habité la Gaspésie en permanence et ce, sans interruption.
 
L’ouvrage fait aussi référence aux centaines de noms de lieux d’origine mi’gmaq, noms qui ont été soit adaptés en français ou en anglais au cours de l’histoire, ce qui leur a fait perdre leur essence, soit remplacés par les colonisateurs ou les conquérants. Le meilleur exemple est Tlagatigaj, « petit établissement permanent » en mi’gmaq, traduit par Tracadièche par Jacques Cartier, puis rebaptisé Carleton sous le régime anglais, vers 1787.

Les Mi’gmaqs se réapproprient leur histoire. La lecture de Notre histoire permet de comprendre pourquoi un gouffre s’est creusé entre les Mi’gmaqs et les Blancs, pourquoi la méfiance et les préjugés ont pris le dessus. Ce livre fait désormais partie de la grande bibliothèque gaspésienne.

 

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