Carnet de parages

LES ARÔMES DE LA SAUCE AU THÉ

Par Marie-Christine Bernard, auteure et blogueuse, graffici.ca
Je fais partie des exilés de la famille depuis plus de trente ans. J’ai ramené à la maison, au fil des ans, des amours, des amis, mon enfant et les amis de mon enfant.

Je fais partie des exilés de la famille depuis plus de trente ans. J’ai ramené à la maison, au fil des ans, des amours, des amis, mon enfant et les amis de mon enfant. Photo : Gracieuseté

Alma. octobre 2015 — Je devais avoir dix ou douze ans la première fois que j’ai tiré à la carabine. C’était le 410 de mon père, à la chasse. Dans ce temps-là, on ne s’encombrait pas trop de savoir si c’était permis ou non par la loi. Les pères avaient des carabines et apprenaient à leurs enfants à s’en servir.

J’ai donc visé soigneusement la perdrix, comme il me l’avait montré, puis j’ai appuyé sur la gâchette. Le recul m’a quasiment démis l’épaule et j’ai manqué ma perdrix. J’étais fâchée. Mais je ne l’ai pas dit. Je voulais qu’il m’emmène encore, alors je ne manifestais surtout pas ma déception. Parce que dans le bois avec mon père, c’était une autre vie qu’à la maison. Dans le bois, il était heureux, léger. Les soucis de la boutique avaient quitté la camionnette en tournant vers Cascapédia et, dès le dernier clos en sortant du village anglophone où s’alignaient sagement les jolis cottages aux jardins bien soignés, on les avait perdus de vue.

On longeait la rivière Grande-Cascapédia pour s’enfoncer un peu dans les Chic-Chocs, pas trop loin, pas jusqu’à la Rafale, puis à un moment donné on prenait un petit chemin qui grimpait dans la montagne et, une fois sur un plateau, on roulait lentement, à l’affut des gélinottes cherchant le soleil sur la route de terre. La montagne est un vrai labyrinthe, depuis près de deux cents ans qu’on y creuse des chemins, au gré des besoins des forestières. J’ai toujours été impressionnée de voir mon père s’y balader sans jamais hésiter, en vrai connaisseur. Parfois on arrêtait et on marchait un peu dans le bois, pour voir. Mon père me montrait des traces d’orignal, des branches cassées, s’impatientait parfois devant mes innombrables questions. « Chut! faisait-il alors, le sourcil gauche relevé. Faut pas faire de bruit, dans le bois. » Je me tenais coite durant quelques instants, appliquée à marcher dans ses pas pour ne pas faire craquer les branches, mais bientôt la curiosité l’emportait, et je me remettais à le tanner. On finissait par retourner dans la camionnette, parfois avec un oiseau ou deux, souvent bredouilles. Je placotais trop…

Certains automnes, ils s’organisaient, une gang de gars, un genre de petit village de roulottes non loin d’une rivière. Ils se patentaient l’eau courante, installaient un rond de feu et ça y était : l’espace de quelques fins de semaines, ils se faisaient bohémiens du nord. De cette vie presque exclusivement entre hommes — les femmes se voyaient accorder une seule fin de semaine de présence privilégiée — j’ai eu, moi, la chance d’apercevoir quelques bribes du joyeux enthousiasme. Parce que mon papa m’emmenait, moi, assez souvent. Il y avait à l’occasion d’autres enfants, mais cela vous étonnera-t-il si je vous confie que je préférais m’y retrouver la seule de ma génération?

Les hommes partaient tôt le matin, me laissant l’entièreté du royaume parfumé de peuplier baumier, de feuilles mortes et d’eau courante. Je mangeais des céréales puis courais dehors, mes bottes de niouffe à peine enfilées, pour faire renaitre les braises de la veille en ajoutant des buches dans le rond de feu. Je marchais avec prudence sur les gros galets couverts de givre, scrutant la brume qui montait de la rivière, à la recherche d’un éventuel orignal, ou d’un chevreuil venu faire ses salutations. Mais il n’en est jamais venu : ils se tenaient loin des roulottes… J’ai vu pourtant, durant ces aubes solitaires, des perdrix, des renards, des lièvres et même, une fois, un harfang des neiges posé non loin de moi, qui m’a regardée longuement avant de s’envoler dans un grand froufrou. Je restais ainsi aux alentours, sans trop m’approcher de la rivière ni trop m’avancer dans le bois, jusqu’au retour des chasseurs, peu avant midi. Si je m’ennuyais? Si j’avais peur? Oh, non! L’enfant imaginative que j’étais se délectait au contraire de ces moments précieux, où j’avais tout le loisir d’être qui je voulais : Robinsonne des montagnes, les Chic-Chocs m’appartenaient, et je n’avais peur de rien, puisque je n’avais que trois pas à faire pour aller m’enfermer dans une roulotte, en cas de danger.

Les hommes revenaient pour dîner, la barbe longue, les cheveux couettés, les yeux un peu creux de s’être levés trop tôt, mais le sourire bien large. Après un gros lunch de baloney, de patates ou macaroni au jus de tomates, ils s’occupaient un temps à plumer les perdrix et à fendre du bois, mais prenaient vite le rythme du repos, sur les chaises pliantes autour du feu, ou dans la roulotte s’il pleuvait. Là, je me faisais toute petite et je me rapprochais : les vraies affaires commençaient, il ne fallait pas en perdre une miette.

Je n’irais pas jusqu’à prétendre que l’alcool coulait à flots dans les roulottes, mais disons que l’on avait le geste large, tant pour ce qui concernait la faim — le repas du soir était un véritable festin — que pour ce qui en était de la soif. On ne comptait pas : tout était dans le partage. Qui avait du cognac en offrait à tous et qui avait apporté des T-bones avait pensé à tout le monde. Mais bon. À huit, neuf ans, ce n’était pas tant les arômes de la sauce au thé ou les reflets ambrés des ballons de cognac qui me fascinaient dans ces soirées où la noirceur se pointait à l’heure du souper. C’était les hommes eux-mêmes.

Ces messieurs que je voyais le plus souvent vêtus sobrement, rasés, la raie sur le côté, plutôt taiseux, je les découvrais fantaisistes, loquaces, joyeusement débraillés. Le lecteur huit pistes dégoulinait de Dalida, de Nana Mouskouri et de Demis Roussos dont ils entonnaient en chœur les refrains tandis que, sur les genoux de l’un ou de l’autre, je déchiffrais les arcanes mystérieux du poker, un poker pas trop sérieux durant lequel fusaient des blagues bien grasses, mais aussi des traits de l’esprit le plus fin. Chacun y allait de ses histoires, anecdotes, cocasseries. On me laissait tremper mes lèvres dans l’alcool parfumé (« Juste une fois, c’est trop fort pour les petites filles! »), on s’assurait que j’étais bien, que je ne manquais de rien, on me taquinait gentiment. Pas une fois, jamais, on ne m’a fait sentir de trop. Et jamais, jamais un geste déplacé non plus. Ces messieurs-là m’aimaient puisqu’ils aimaient mon père leur ami, c’était tout. Ça riait fort en énonçant des vérités parfois bien graves. Je pouvais les écouter jusque tard dans la nuit, une fois couchée dans le petit lit du haut qui m’était réservé, tout au fond. Je m’endormais dans leurs rires et leurs éclats de voix, et mes rêves se peuplaient d’ours rusés, de chasseurs ratoureux et de Gigi l’Amoroso, de retour parmi les siens.

Chaque automne, quand les petits matins piquants me ramènent le parfum des feuilles mortes et du peuplier baumier, la mémoire olfactive me projette dans ces morceaux de mon enfance où la joie d’une petite fille se constituait d’une rivière sauvage, de quelques roulottes et d’une bande de messieurs bienheureux. Je vous raconte ça aujourd’hui, et je pense sincèrement que j’ai commencé exactement à ce moment-là à exercer mon métier d’écrivain, en écoutant éperdument leurs histoires et en emmagasinant dans ma mémoire, comme le plus précieux des butins, leurs visages, leurs voix, leurs odeurs d’hommes dans le bois et les arômes de la sauce au thé.

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NOTE SUR L’AUTEUR
Marie-Christine Bernard est native de Carleton et habite aujourd'hui à Alma ou elle se dédie à son art, l'écriture, en plus d'y enseigner la littérature au collège de l'endroit.
Primée plusieurs fois pour ses écrits, Marie-Christine Bernard a vu paraître récemment son 9e livre en plus d'avoir contribué à plusieurs oeuvres collectives. Plusieurs de ses romans parlent des amérindiens: Mademoiselle Personne (Mikma’k), Autoportrait au revolver (Abénakis) et tout récemment Matisiwin (juste les Atikamekw). Elle nous offre, chaque mois, un récit fictif inspiré de ses souvenirs d’enfance en Gaspésie.
 


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